Tribune pour défendre le rôle des IPA à l’hôpital et en libéral
Le nouveau décret infirmier, publié à la fin de l’année 2025, a fait beaucoup parler : non, la pratique avancée ne se dilue pas. Et pour cause. Sur le papier, c’est un texte fort. Ambitieux. Structurant. Il reconnaît enfin ce que les infirmières font déjà depuis longtemps sur le terrain. Une autonomie renforcée. La consultation infirmière clairement nommée. Le diagnostic infirmier inscrit noir sur blanc dans le Code de la santé publique. Et même des possibilités de prescription, dans un cadre précis.
Dit comme ça, difficile de ne pas se réjouir.
Mais très vite, dans les services, dans les couloirs, en salle de pause ou lors de réunions un peu tendues, une question a commencé à circuler. Parfois timidement. Parfois frontalement. Une question qui dérange :
« Si les IDE peuvent désormais consulter, prescrire, initier des soins… à quoi servent encore les IPA ? »
Cette question n’est pas anodine. Elle est même dangereuse.
Pas parce qu’elle serait malveillante. Mais parce qu’elle repose sur une confusion profonde. Une confusion juridique. Une confusion clinique. Et, au final, une confusion organisationnelle qui peut coûter cher.
Le décret renforce les IDE.
Il ne crée pas des IPA sans master.
Il faut le dire clairement. Sans détour. Sans langue de bois.
👉 Non, le nouveau décret infirmier ne transforme pas les IDE en IPA.
👉 Non, il ne banalise pas la pratique avancée.
👉 Non, il ne remet pas en cause le niveau d’expertise des IPA.
La pratique avancée ne repose pas sur un intitulé flatteur ou une extension progressive du rôle infirmier. Elle repose sur un socle solide. Non négociable.
Un diplôme universitaire de niveau Master 2, bac +5.
Une formation clinique longue, exigeante, structurée.
Une spécialisation clairement identifiée.
Un cadre réglementaire propre, distinct, assumé.
Aucune consultation IDE, aussi bien construite soit-elle, aussi pertinente soit-elle, ne peut remplacer une pratique clinique avancée fondée sur un diplôme universitaire supérieur. Faire semblant de l’ignorer, ce n’est pas une erreur d’interprétation. C’est soit une méconnaissance des textes, soit une stratégie.
Le vrai danger : l’instrumentalisation du décret
Soyons clairs : le problème n’est pas le décret.
Le texte, en lui-même, est une avancée.
Le danger, c’est ce qu’on pourrait en faire.
Ou plutôt, ce que certains pourraient être tentés d’en faire.
Dans un contexte hospitalier que tout le monde connaît trop bien — pénurie médicale, tensions budgétaires permanentes, difficultés à créer ou à maintenir des postes d’IPA — la tentation est réelle. Elle est même prévisible.
Le raisonnement est simple, et malheureusement séduisant pour certains décideurs :
« Puisque les IDE peuvent faire plus, faisons-leur faire ce que faisaient les IPA. »
Mais ce raisonnement est une impasse.
Ce n’est pas une modernisation.
C’est une régression.
Car ce que les IPA apportent à l’hôpital, ce n’est pas juste « un peu plus » que les IDE. Ce n’est pas une couche supplémentaire de compétences empilées les unes sur les autres. C’est un autre niveau d’exercice, une autre responsabilité clinique, une autre manière de penser les parcours et la complexité.
IDE renforcé ≠ IPA : arrêtons la confusion
Oui, le rôle des IDE est renforcé. Et c’est une très bonne chose.
Oui, leur expertise clinique est enfin reconnue.
Oui, leur autonomie progresse.
Mais non, cela ne les place pas au même niveau clinique que les IPA.
Un IDE, même très expérimenté, même passionné, même ultra compétent :
– reste dans une approche généraliste,
– agit principalement dans le cadre du rôle propre élargi,
– intervient sur des situations stabilisées ou de suivi simple.
Un IPA, lui, intervient ailleurs. Autrement. Plus loin.
Il prend en charge des situations complexes.
Il suit des patients chroniques, instables, à haut risque.
Il ajuste les prises en charge.
Il articule soins infirmiers et décisions médicales.
Il sécurise des parcours fragiles, là où la moindre rupture peut avoir des conséquences lourdes.
Utiliser les mêmes mots — consultation, prescription, suivi — ne veut pas dire qu’on parle de la même chose. Les mots peuvent se ressembler. La responsabilité clinique, elle, n’est pas la même.
⬛ Encadré juridique
Ce que disent vraiment les textes (et ce qu’ils ne disent pas)
📜 1. Le nouveau décret infirmier (décembre 2025)
Le décret modifiant les articles R.4311-1 et suivants du Code de la santé publique :
✔️ renforce le rôle propre infirmier
✔️ reconnaît la consultation infirmière
✔️ autorise l’élaboration de diagnostics infirmiers
✔️ ouvre la possibilité de prescriptions infirmières, dans des limites strictes fixées par arrêtés
👉 Il ne crée aucune pratique avancée pour les IDE.
👉 Il ne modifie pas le cadre réglementaire des IPA.
👉 Il ne supprime aucune exigence de diplôme pour l’exercice en pratique avancée.
🎓 2. La pratique avancée infirmière : un cadre juridique distinct
La pratique avancée repose toujours sur des textes clairs et en vigueur :
– la loi n°2016-41 de modernisation de notre système de santé,
– le décret n°2018-629 du 18 juillet 2018,
– les textes encadrant les domaines d’intervention IPA.
Ces textes prévoient explicitement que :
– l’exercice en pratique avancée est réservé aux infirmiers titulaires d’un diplôme de niveau Master,
– l’IPA exerce dans un domaine d’intervention identifié,
– ses missions relèvent d’un niveau clinique avancé, distinct du rôle propre infirmier.
👉 Aucun texte n’autorise un IDE, sans Master, à exercer des missions de pratique avancée.
⚖️ 3. Diagnostic infirmier ≠ diagnostic médical ≠ pratique avancée
Le décret reconnaît le diagnostic infirmier, c’est-à-dire une analyse clinique centrée sur les besoins de soins, dans le champ du rôle propre infirmier.
👉 Ce n’est ni un diagnostic médical,
👉 ni une évaluation clinique avancée équivalente à celle d’un IPA.
💊 4. Prescription : des périmètres juridiquement différents
– Prescriptions IDE : limitées, encadrées, ciblées.
– Prescriptions IPA : plus larges, intégrées dans un parcours, fondées sur un raisonnement clinique avancé et un diplôme Master.
👉 Assimiler les deux est juridiquement faux.
🚫 5. Ce que les textes n’autorisent PAS
❌ le transfert de missions IPA vers des IDE sans diplôme Master
❌ la dilution ou la suppression de postes IPA au motif du décret
❌ l’exercice de compétences de pratique avancée hors cadre réglementaire
👉 Toute organisation allant dans ce sens engage la responsabilité de l’établissement.
Diluer la pratique avancée, c’est mettre les patients en danger
C’est un point rarement assumé. Et pourtant, il est central.
Remplacer une expertise IPA par une organisation IDE « renforcée », sans le niveau de formation requis, ce n’est pas une optimisation. Ce n’est pas un ajustement intelligent. C’est une perte de chance pour les patients.
La pratique avancée a été pensée pour répondre à la complexité croissante des parcours. Pour sécuriser les transitions. Pour prévenir les ruptures de soins. Pour soutenir les équipes médicales quand les situations deviennent lourdes, instables, chroniques.
Fragiliser la pratique avancée, c’est fragiliser tout le système.
Les IPA ne doivent pas devenir la variable d’ajustement
Ce décret ne doit pas servir de prétexte pour :
– geler des postes IPA,
– redéployer des IPA vers des missions non avancées,
– vider la pratique avancée de sa substance,
– confier des missions avancées sans cadre clair ni formation adaptée.
Un glissement silencieux des missions IPA vers des IDE sans Master, sans cadre réglementaire, serait une faute organisationnelle majeure.
Défendre les IPA, ce n’est pas s’opposer aux IDE
Opposer IDE et IPA est une erreur. Une vraie. Et une erreur dangereuse.
Les IDE ont tout à gagner à un rôle propre fort et reconnu.
Les IPA ont tout à gagner à un positionnement clair et assumé.
La seule voie cohérente, la seule voie intelligente, c’est la complémentarité :
– des IDE reconnus et autonomes,
– des IPA positionnés sur l’expertise,
– des parcours lisibles,
– des responsabilités claires.
Conclusion : vigilance collective et responsabilité institutionnelle
Le nouveau décret infirmier élève le socle infirmier.
Il ne doit en aucun cas abaisser la pratique avancée.
Les directions, les cadres, les ARS et les décideurs portent une responsabilité claire : ne pas transformer une avancée réglementaire en régression clinique.
Quant aux IPA, une chose est sûre : la pratique avancée ne se défend pas dans le silence. Elle se défend par la clarté. Par la rigueur. Et par le collectif.
La pratique avancée n’est pas un luxe.
C’est une nécessité clinique.
Et elle ne se négocie pas à la baisse.
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